Interview : "La moitié de nos clients guide ses choix en fonction de ses valeurs dans une logique d’éthique et de défense de l’artisanat"

Par Gabrielle Vizzavona

Matthieu Le Priol, directeur général de Lavinia :  "La moitié de nos clients guide ses choix en fonction de ses valeurs dans une logique d’éthique et de défense de l’artisanat"

 

 

Le groupe Lavina, qui compte 7 caves en Europe, dont l’iconique boutique parisienne située à deux pas de la place de la Madeleine, fête ses 20 ans cette année. Temple bachique aux 6500 références, son directeur général, Matthieu le Priol, répond aux interrogations de Wine Paris sur les tendances vin en France.

 

Gabrielle Vizzavona : Comment avez-vous vu évoluer le marché français ces dernières années ?

 

Matthieu Le Priol : Il y a un tassement de la consommation au profit de la qualité et de l’authenticité du produit, le fameux « consommer moins, mais mieux ». Ce que nous avons pu constater sur le marché alimentaire arrive sur le vin avec un décalage. Les consommateurs sont en quête de transparence et demandent des informations sur les méthodes de production et sur la personne qui fait le vin. L’incarnation est très importante. Cela impose un gros travail de prescriptions de la part de nos sommeliers qui deviennent les porte-parole des vignerons. Les vins certifiés bio ou biodynamiques sont de plus en plus populaires. Si une moitié de nos clients réagit encore le côté statutaire d’une marque, l’autre guide ses choix en fonction de ses valeurs dans une logique d’éthique et de défense de l’artisanat. Cela renforce l’importance d’avoir une large gamme, qui puisse satisfaire la totalité de notre clientèle.

 

GV : Quelles sont les AOC dans le vent en France ?

 

MLP : Au-delà des appellations classiques — champagne, bordeaux, bourgogne — qui guident l’activité, d’autres, plus confidentielles, ont gagné en popularité. Nous pouvons citer l’Anjou, les Terrasses du Larzac, la Corse ou encore le Jura et la Savoie. Il y a deux raisons à cela. D’abord, la qualité ; un travail considérable est fait au sein de ces appellations, avec de jeunes vignerons qui font ressortir des cépages relativement méconnus. Ils ont une vision qui est plus tournée vers la qualité que vers le volume ce qui impacte leur manière de travailler. Une façon de transmettre leur passion qui est louable. L’autre intérêt est que ces appellations offrent d’excellents rapports qualité/prix. Les amateurs de grands bourgognes peuvent retrouver un plaisir immense avec ces vins, à des prix plus accessibles.

 

GV : Les Français sont-ils plus curieux ?

 

MLP : Tout à fait. Ils sont en demande de nouveauté et nous suivent quand nous mettons en avant des AOC moins connues. Il y a deux profils, l’amateur de vin qui a déjà constitué sa cave et veut essayer de nouvelles choses sur la base de ce qu’il aime. L’amateur de bourgogne rouge par exemple qui se tourne vers les Coteaux-champenois. Le second profil est celui de la catégorie des millennials - les 25/35 ans - qui montrent une réelle soif de découverte et qui ont une contrainte financière qui fait qu’ils recherchent les bonnes affaires. Il y a une volonté d’exploration des vins français comme des vins étrangers.

 

GV : Les vins étrangers prennent-ils de l’importance sur le marché français ?

 

MLP : S’ils restent marginaux, le secteur est de plus en plus dynamique d’année en année. Il y a une très forte habitude de consommation locale, mais aussi un désir de connaitre les grands pays producteurs européens comme l’Espagne ou l’Italie et un attrait pour l’exotisme des vins du Nouveau Monde comme la Nouvelle-Zélande ou les États-Unis.

 

GV : Comment expliquer cela ?

 

MLP : Il y a eu un important travail marketing mené sur nos marchés par les grandes marques étrangères. Il y a aussi une entrée par le cépage ; les amateurs de syrah du Rhône vont par exemple vouloir découvrir celles du Nouveau Monde. C’est aussi générationnel, l’ouverture sur le monde des millénnials est plus significative, ils ont été soumis à de nombreux échanges culturels, et cela devient aussi logique pour eux d’aller gouter des vins étrangers que des cuisines du monde.

 

GV : Comment les décisions du président américain Donald Trump vont-elles selon vous impacter le marché ?

 

MLP : J’ose espérer que c’est du bluff et qu’un accord sera trouvé avant Noël. Je doute que cela dure longtemps. Cela m’inquiète pour la filière, surtout pour les petits vignerons qui y exportent une grande partie de leur production et qui sont les victimes collatérales d’un débat qui les dépasse complètement. À court terme, si cela pouvait remettre le marché français au cœur de la stratégie des producteurs, leur montrer sa pertinence et sa stabilité et freiner la spéculation déraisonnable sur les grands vins, cela pourrait même représenter un intérêt. Nous nous engageons d’ailleurs contre cette spéculation et, pour que ces vins soient consommés, nous avons décidé de libérer une partie de nos stocks pour les proposer à la carte de nos restaurants à de faibles marges.

 

 

 

 

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